L'effet de seuil : quand une seule année gâche tout
La scène est classique en rendez-vous. Un client vit une année hors norme : il vend l'entreprise qu'il a bâtie, encaisse un bonus de départ, touche une indemnité ou rachète massivement son assurance-vie. Cette année-là, son revenu fiscal de référence (RFR, art. 1417 IV du CGI) bondit : il franchit les seuils de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus (CEHR, art. 223 sexies) et se retrouve taxé à 3 % puis 4 %, comme s'il était durablement à très hauts revenus. Or les autres années, il était bien en dessous du seuil.
C'est tout l'effet de seuil : on vous taxe sur l'instantané d'une année, comme si ce pic était votre nouveau train de vie. Le législateur l'a anticipé. Le II de l'article 223 sexies prévoit une soupape, le lissage — un mécanisme de quotient propreà la CEHR, qui compare le RFR de l'année à la moyenne des deux années précédentes pour adoucir la progressivité de la surtaxe.
Le lissage de la CEHR en 30 secondes
Le lissage en une phrase
Ce que vous trouverez ici (et ce qui est ailleurs)
Les trois conditions cumulatives du lissage
Le lissage n'est pas pour tout le monde : il est fait pour celui qui vit habituellement sous le seuil et qu'une année fait basculer par un pic exceptionnel. Le II de l'article 223 sexies, précisé par le BOFiP (BOI-IR-CHR), pose trois conditions à remplir simultanément.
| Condition | Ce qu'elle exige |
|---|---|
| 1. RFR des 2 années précédentes sous le seuil | Le RFR de chacune des deux années précédant l'imposition n'a pas dépassé le seuil de la CEHR : 250 000 € (célibataire, veuf, séparé, divorcé) ou 500 000 € (couple en imposition commune). |
| 2. Un pic d'au moins 1,5 fois la moyenne | Le RFR de l'année d'imposition est au moins égal à une fois et demie (≥ 1,5×) la moyenne des RFR de ces deux années précédentes. |
| 3. Avoir été imposable ces 2 années | Vous deviez avoir été passible de l'impôt sur le revenu au titre des deux années précédentes pour plus de la moitié de vos revenus (de source française ou étrangère). |
Conditions cumulatives : le piège du « presque »
La formule du quotient propre, pas à pas
Le texte de l'article 223 sexies II est court mais dense : « la fraction du revenu fiscal de référence supérieure à cette moyenne est divisée par deux, puis le montant ainsi obtenu est ajouté à cette même moyenne. La cotisation supplémentaire ainsi obtenue est alors multipliée par deux. » Décortiquons-le concrètement.
Le lissage CEHR en 4 temps (art. 223 sexies II)
1) Moyenne : M = (RFR N-1 + RFR N-2) / 2
2) Base lissee : B = M + (RFR_N - M) / 2
(la moitie du pic au-dessus
de la moyenne, ajoutee a M)
3) Cotisation supplementaire
supplementaire = CEHR(B) - CEHR(M)
4) CEHR finale = CEHR(M) + 2 x [ CEHR(B) - CEHR(M) ]On fait entrer la moitié du pic plus doucement dans les tranches à 3 % et 4 %, on mesure la surtaxe que cela ajoute par rapport à la seule moyenne, puis on la double. CEHR(x) désigne la CEHR calculée au barème sur le RFR x (3 % de 250 000 à 500 000 €, 4 % au-delà — seuils doublés pour un couple).
L'idée, au fond : sans lissage, tout le pic est taxé à votre taux marginal du moment (souvent 4 %). Avec le lissage, on n'en fait entrer que la moitié dans le barème, ce qui peut faire basculer une partie de l'assiette de la tranche à 4 % vers celle à 3 %, voire sous le seuil. Le doublement final rétablit le bon ordre de grandeur, mais à un taux marginal moyen plus doux.
Quand le lissage est le plus efficace
Cas chiffrés : une cession à 1,5 M€ et les exemples BOFiP
Rien ne vaut un calcul déroulé de bout en bout. Les prénoms sont fictifs, les ordres de grandeur réalistes, et les montants sont des illustrations pédagogiques aux taux 2026, à confirmer avec le simulateur officiel et votre conseil.
Cas central — Marc, dirigeant célibataire, cession à 1,5 M€
| Scénario | Détail du calcul | CEHR |
|---|---|---|
| Sans lissage | 3 % × (500 000 − 250 000) + 4 % × (1 650 000 − 500 000) = 7 500 + 46 000 | 53 500 € |
| Avec lissage (II) | M = 150 000 € ; base lissée = 150 000 + (1 650 000 − 150 000) / 2 = 900 000 €. CEHR(900 000) = 7 500 + 4 % × 400 000 = 23 500 € ; CEHR(150 000) = 0. Finale = 0 + 2 × 23 500 | 47 000 € |
| Économie | Le lissage atténue, il n'efface pas | ≈ 6 500 € |
Le lissage rabote la facture, il ne la supprime pas
Voici deux autres illustrations, à des niveaux de pic différents, inspirées des cas-types de la doctrine et utiles pour mesurer l'amplitude du dispositif.
| Exemple BOFiP | Résultat | Lecture |
|---|---|---|
| Couple, RFR de l'année 3,5 M€ | ≈ 115 000 € sans lissage → 102 200 € avec lissage | Économie d'environ 12 800 € : le lissage mord davantage sur un couple à fort pic. |
| Célibataire, RFR 400 000 €, base lissée 225 000 € | CEHR nulle | Quand la base lissée repasse SOUS le seuil de 250 000 €, la CEHR disparaît : c'est l'effet maximal. |
Note de méthode sur les calculs
Votre année exceptionnelle est-elle éligible au lissage ?
Cession, bonus, indemnité, rachat : on vérifie vos trois conditions, on calcule votre CEHR avec et sans lissage, et on regarde si une partie du revenu pouvait être évitée. Sans vous pousser à un montage qui n'a pas de sens pour vous.
Automatique ou à réclamer ? Le point qui fait perdre de l'argent
C'est LA question qui, en pratique, fait gagner ou perdre de l'argent : pour bénéficier du lissage, faut-il une démarche ou est-ce automatique ? La réponse dépend de votre situation.
Le cas général : application au vu de la déclaration
En pratique, lorsque l'administration dispose de vos RFR des deux années précédentes, le lissage peut être appliqué au vu de votre déclaration de revenus, sans démarche particulière. Mais ce caractère automatique n'est pas affirmé explicitement par la doctrine pour le cas général : les modalités déclaratives précises de l'année doivent être confirmées auprès de l'administration ou de votre conseil [à vérifier]. Le seul cas où la doctrine impose expressément une démarche est le changement de situation de famille (voir ci-dessous).
Le changement de situation de famille : la réclamation
Il existe une exception majeure. Si vous avez connu un mariage, un PACS, un divorce, une séparation ou un décès l'année d'imposition ou l'une des deux années précédentes, le périmètre de votre foyer fiscal a changé : l'administration ne peut pas reconstituer seule les RFR de référence. Dans ce cas, le bénéfice du lissage est subordonné au dépôt d'une réclamation contentieuse comportant les éléments de reconstitution (art. 223 sexies II, 2 ; BOFiP BOI-IR-CHR).
Le piège du simulateur : la CEHR affichée est souvent non lissée
En pratique, l'année d'un pic, recalculez systématiquement la CEHR lissée, comparez-la à ce qui est prélevé, et conservez la trace de vos hypothèses. Pour situer cette étape dans l'ensemble de vos obligations, voyez la déclaration de revenus 2026.
Trois quotients à ne surtout pas confondre
« J'ai mis ma plus-value au quotient, je suis couvert pour la surtaxe » : voilà ce qu'un dirigeant venant de céder sa holding nous a lancé récemment. Faux — et c'est l'erreur que l'on voit le plus souvent dès qu'on parle de « lissage ». En réalité, trois dispositifs distincts coexistent, sur trois impôts différents. Ils ne se confondent pas et ne se remplacent pas.
| Mécanisme | Article | Sur quel impôt | Effet |
|---|---|---|---|
| Quotient de l'IR | 163-0 A CGI | Impôt sur le revenu (barème) | Étale le revenu exceptionnel pour le seul calcul de l'IR. N'a AUCUN effet sur la CEHR : pour l'assiette CEHR, le revenu est retenu pour son montant TOTAL, avant division (BOFiP). |
| Lissage CEHR | 223 sexies II CGI | CEHR (surtaxe 3 / 4 %) | Quotient PROPRE à la CEHR (moitié du pic + moyenne, surtaxe × 2). C'est le sujet de ce guide. |
| « Quart » CDHR | 224 CGI | CDHR (plancher 20 %) | Les revenus exceptionnels sont retenus pour le QUART (25 %) de leur montant dans le revenu retraité. Ce n'est pas un quotient, c'est un abattement d'assiette. |
Le piège n° 1 : « j'ai mis ma plus-value au quotient, donc je suis tranquille »
Lissage CEHR vs « quart » de la CDHR : deux logiques opposées
La CEHR et la CDHR mordent toutes deux au-delà de 250 000 € (célibataire), d'où la confusion permanente sur le sort du revenu exceptionnel. Or leur traitement n'a rien de commun : la CEHR le lisse, la CDHR le compte au quart.
Lissage CEHR — art. 223 sexies II
Un quotient propre, qui adoucit la surtaxe de 3-4 % en comparant le RFR de l'année à la moyenne des deux années précédentes (moitié du pic ajoutée à la moyenne, cotisation supplémentaire × 2). Il agit sur le mode de calcul de la surtaxe, sous conditions d'éligibilité strictes.
« Quart » CDHR — art. 224
Aucun lissage de ce type. Les revenus exceptionnels ne sont retenus que pour 25 % de leur montant dans le « revenu retraité » qui sert au test du taux minimum de 20 %. La CDHR a, par ailleurs, sa propre décote (82,5 % entre le seuil et 330 000 / 660 000 €).
Garde-fou : les prélèvements sociaux sont exclus du calcul de la CDHR
Lissage et non-résidents : une portée plus large que la CDHR
Prenez Sophie, partie vivre à Lisbonne, qui revend ses parts dans la PME familiale restée en France : beaucoup la croient hors d'atteinte. Faux pour la CEHR. La CEHR (art. 223 sexies) s'applique aussi aux non-résidents, sur leurs revenus de source française. Par conséquent, le mécanisme de lissage du II bénéficie également au non-résident qui en remplit les conditions.
C'est une différence majeure avec la CDHR : cette dernière vise exclusivement les contribuables domiciliés fiscalement en France au sens de l'article 4 B du CGI. Un non-résident est donc hors du champ de la CDHR, mais bien dans celui de la CEHR — et de son lissage.
À retenir pour l'expatrié
La parade : ne pas créer le revenu exceptionnel
C'est le point que je martèle à chaque rendez-vous. Le lissage est utile, mais il a une limite fondamentale : il ne touche que la CEHR. Un revenu exceptionnel, c'est aussi de l'impôt sur le revenu, des prélèvements sociaux, et potentiellement de la CDHR. Sur tout cela, le lissage ne fait rien. La vraie question stratégique n'est donc pas « comment lisser ? » mais « ai-je vraiment besoin de créer ce revenu ? ».
Prenons le cas typique du besoin de liquidités. Vous avez un contrat d'assurance-vie ouvert il y a quinze ans et il vous faut 250 000 € pour saisir un terrain qui se libère. Le réflexe est de racheter. Mais un rachat est un fait générateur d'imposition : il produit un revenu taxable qui gonfle votre RFR. Alternative : le crédit lombard, un prêt garanti par le nantissement de votre contrat, qui vous donne les liquidités sans rachat.
Rachat d'assurance-vie
Génère un produit imposable → augmente le RFR → peut déclencher ou aggraver la CEHR (que le lissage n'atténue qu'en partie) ET la CDHR, en plus de l'impôt sur le revenu et des prélèvements sociaux de 17,2 % propres à l'assurance-vie. Et il entame le capital, donc l'antériorité fiscale du contrat.
Crédit lombard (nantissement)
Procure des liquidités SANS rachat. Aucun produit imposable, aucun prélèvement social, aucun impôt sur le revenu : ce n'est pas un revenu, c'est une dette. Le RFR reste INCHANGÉ → ni CEHR ni CDHR déclenchées, et l'antériorité fiscale du contrat est préservée.
Juridiquement, le crédit lombard repose sur le nantissement (assurance-vie via l'art. L. 132-10 du Code des assurances, compte-titres via l'art. 2355 du Code civil). C'est l'argument central du dossier : pour mobiliser un capital sans gonfler son RFR, on n'encaisse pas un revenu, on emprunte contre son patrimoine. Pour la technique complète, voyez mobiliser un capital sans déclencher l'impôt et le guide technique complet du crédit lombard ; pour l'arbitrage chiffré, rachat ou crédit lombard : le comparatif.
Déontologie : un effet de levier à double tranchant
Mobiliser un capital sans déclencher CEHR ni CDHR
Cabinet de Chambéry, 100 % indépendant. On compare pour vous le rachat et le crédit lombard, on chiffre l'impact sur votre RFR (et donc sur la CEHR et la CDHR), et on vous dit franchement quand un lombard à 4 % coûte plus cher que le rachat qu'il prétend éviter.
Avant de lisser : effacer ou reporter la plus-value à la source
Et le réflexe qui prime sur tous les autres : le lissage intervient en bout de chaîne, une fois le revenu exceptionnel déjà constitué. Or, pour beaucoup de cessions, il existe des leviers en amont qui effacent ou reportent la plus-value elle-même— donc qui n'alimentent même pas le RFR.
Pour la cession d'une entreprise ou d'une clientèle, plusieurs régimes peuvent exonérer la plus-value à la source (art. 151 septies selon les recettes, art. 238 quindecies selon la valeur de cession, art. 150-0 D ter pour le dirigeant partant à la retraite) ou la placer en report via l'apport-cession (art. 150-0 B ter). La logique est simple : moins de plus-value imposable, c'est moins de RFR — donc moins de CEHR, et le lissage n'intervient que sur ce qui reste.
L'ordre de priorité d'une année de cession

