Donner plutôt que vendre : pourquoi la transmission familiale change tout
Transmettre ≠ vendre : ne confondez pas les deux voies
Ce qu'il faut retenir avant de prendre rendez-vous chez le notaire
- La donation bat la vente pour transmettre à un descendant : pas de plus-value, pas de prélèvements sociaux, et un empilement de leviers que la vente ne permet pas.
- Contrainte préalable : votre enfant exploitant doit être pharmacien inscrit à l'Ordre. À vérifier en tout premier, avant le moindre montage.
- Quatre leviers se combinent : abattement de 100 000 €, pacte Dutreil (−75 %), réduction de 50 % avant 70 ans, démembrement de la nue-propriété.
- Résultat : une officine de 1,2 M€ peut se transmettre pour environ 1 % de droits avec Dutreil et démembrement, voire à 0 € en couple.
Votre fille vient d'obtenir son diplôme de pharmacien, et vous vous demandez comment lui passer le flambeau sans qu'une moitié de la valeur de l'officine parte en impôt. La bonne nouvelle : pour une officine de valeur, l'écart entre donner et vendre n'est pas marginal — il se chiffre en centaines de milliers d'euros. Sur une officine logée dans une SELARL à 1,2 M€, la vente des parts à un enfant déclencherait une plus-value pouvant atteindre environ 377 000 € au taux plein de 31,4 % (avant tout abattement), là où une donation bien préparée — pacte Dutreil, abattement de 100 000 €, réduction de 50 % — ramène les droits à 1 % ou moinsde la valeur transmise. Logique : une donation, ça se prépare, ça s'échelonne, ça empile les abattements — là où la vente solde tout d'un coup, au taux plein.
Mais deux choses changent la donne, et une officine n'est pas une PME comme une autre. D'abord, votre repreneur doit être pharmacien diplômé inscrit à l'Ordre pour exploiter : l'officine relève d'un monopole pharmaceutique, une profession réglementée. Ensuite, la valeur loge le plus souvent dans des parts de SELARL ou de SELAS d'officine, voire dans une SPFPL, ce qui ouvre des leviers d'ingénierie (Dutreil sur titres, démembrement, SPFPL animatrice) qu'une officine exploitée en nom propre n'offre pas aussi facilement.
Une précision sur les prélèvements sociaux 2026, qui pèsent sur le choix donner / vendre : depuis la LFSS 2026 (CSG portée à 10,6 %), la cession de parts de SEL (plus-value mobilière) comme la cession du fonds d'officine (plus-value professionnelle) supportent désormais 18,6 % de PS — la hausse vise aussi les plus-values professionnelles. La vraie différence entre céder le fonds et céder les parts ne tient donc plus au taux de PS (18,6 % des deux côtés), mais aux dispositifs d'exonération accessibles (articles 151 septies, 238 quindecies et 151 septies A pour le fonds ; abattement de 500 000 € de l'article 150-0 D ter pour les parts). Si votre projet est au contraire de vendre à un confrère tiers (et non de transmettre à un enfant), c'est une autre logique fiscale, centrée sur l'exonération de plus-value : voyez vendre son officine à un tiers : exonérer la plus-value au départ en retraite et la page pilier transmettre son cabinet de libéral : le pacte Dutreil en détail.
Donner ou vendre votre officine : quel est le bon scénario pour vous ?
Un CGP indépendant compare les deux voies sur votre situation réelle (valeur de l'officine, âge, profil du repreneur), chiffre le coût de chacune et sécurise le montage avec votre notaire.
Première contrainte : votre enfant doit être pharmacien inscrit à l'Ordre
Avant de parler de Dutreil, d'abattements ou de SPFPL, une question peut faire échouer tout le reste : à qui transmettez-vous ? Une officine est une activité réglementée, soumise au monopole pharmaceutique, et la détention de la SEL qui la porte est strictement encadrée. Si vous bâtissez une belle ingénierie fiscale sur un repreneur qui ne pourra jamais exploiter, vous aurez optimisé un montage que votre enfant n'aura jamais le droit de faire tourner.
Le réflexe n° 1 : vérifier le statut du repreneur avant tout
Votre enfant est pharmacien : il peut exploiter et diriger
Une SEL de pharmaciens d'officine (SELARL, SELAS), ainsi que la SPFPL qui la détient, doit avoir plus de la moitié de son capital et de ses droits de vote entre les mains de pharmaciens exerçant au sein de l'officine (loi n° 90-1258 du 31 décembre 1990, ordonnance n° 2023-77 du 8 février 2023, articles R. 5125-14 et suivants du Code de la santé publique, contrôle du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens). Si votre enfant est pharmacien inscrit en section A, il coche toutes les cases : il peut recevoir la majorité des parts, exploiter, reprendre la gérance — et donc remplir la condition de direction du pacte Dutreil que nous verrons en section 4.
Votre enfant n'est pas pharmacien : portage et catégorie non professionnelle
S'il n'est pas pharmacien, votre enfant ne peut pas exploiter, mais il peut tout de même détenir des parts dans la catégorie non professionnelle, dans des limites encadrées, sans jamais que les non-professionnels ne franchissent la barre de la majorité. En cas de décès, les ayants droit non professionnels peuvent conserver les parts pendant un délai de mise en conformité (de l'ordre de 5 ans, à confirmer au regard des décrets, les anciens pharmaciens disposant d'un délai distinct), le temps d'organiser la cession à un confrère. Ces règles, issues de la loi n° 90-1258 et de l'ordonnance n° 2023-77, sont en évolution : le détail exact doit être vérifié auprès de l'Ordre.
À conditionner : règles ordinales et plafond de détention
Le socle : l'abattement de 100 000 € et le barème des droits de donation
On commence par le socle, l'article 779 du CGI — sous-utilisé parce qu'on oublie de le recharger. Il accorde un abattement de 100 000 € par parent et par enfant, qui se reconstitue tous les 15 ans. Un couple peut donc transmettre 200 000 € par enfanten franchise totale de droits, puis recommencer 15 ans plus tard. Sur la durée, fractionner les donations permet de « recharger » cet abattement plusieurs fois.
Au-delà de l'abattement, les droits sont calculés au barème en ligne directe de l'article 777, progressif de 5 % à 45 %. En pratique, la majeure partie d'une transmission de parts tombe dans la tranche à 20 % (de 15 932 € à 552 324 €). Sauf que ce barème ne mord jamais sur la valeur brute : on l'applique à une assiette déjà laminée par le pacte Dutreil et, le cas échéant, par le démembrement.
| Fraction taxable (après abattement) | Taux (art. 777) |
|---|---|
| Jusqu'à 8 072 € | 5 % |
| De 8 072 € à 12 109 € | 10 % |
| De 12 109 € à 15 932 € | 15 % |
| De 15 932 € à 552 324 € | 20 % |
| De 552 324 € à 902 838 € | 30 % |
| De 902 838 € à 1 805 677 € | 40 % |
| Au-delà de 1 805 677 € | 45 % |
Un exemple chiffré : ce que change le pacte Dutreil sur l'assiette
Pour le détail des abattements, du barème et des règles générales de la donation, voyez la page pilier donation : abattements, barème et réduction de 50 %. Ici, on se concentre sur ce qui est spécifique à l'officine : le pacte Dutreil sur les parts de SEL.
Le levier central : le pacte Dutreil et ses -75 % sur les parts de SEL
C'est le dispositif central de toute transmission d'entreprise. Le pacte Dutreil (article 787 B du CGI) permet de transmettre des titres de société en n'étant taxé que sur 25 % de leur valeur — soit un abattement de 75 %sur l'assiette des droits de mutation. Sur une officine à sept chiffres, il pèse plus que tous les autres leviers réunis.
L'officine, activité commerciale clairement éligible
Et le pharmacien part avec un avantage : l'article 787 B vise les titres de société exerçant une activité commerciale, industrielle, artisanale, libérale ou agricole. Or l'officine est une activité commerciale par nature — fonds de commerce, vente de marchandises (médicaments, parapharmacie) — ce qui la place au cœur de cible du dispositif, plus nettement encore qu'une profession purement libérale. Les parts d'une SELARL ou SELAS d'officine — comme les titres d'une SPFPL animatrice de groupe — sont donc éligibles à l'abattement de 75 % (BOI-ENR-DMTG-10-20-40-10). Prudence cependant : le BOFiP ne consacre aucune doctrine spécifique aux SEL de santé, dont la gouvernance est strictement encadrée. L'éligibilité s'apprécie au cas par cas, en vérifiant la prépondérance de l'activité opérationnelle de l'officine.
Les engagements : collectif, individuel et direction
Le pacte tient sur trois engagements. Un engagement collectif de conservation d'au moins 2 ans, portant pour une société non cotée sur au moins 17 % des droits financiers et 34 % des droits de vote. Un engagement individuel de conservation pris par le donataire, porté à 6 ans par la loi de finances 2026. Et l'exercice d'une fonction de direction par l'un des donataires : c'est votre enfant pharmacien qui reprend la gérance de l'officine. L'engagement collectif peut être « réputé acquis » lorsque vous détenez les titres et exercez la direction depuis au moins 2 ans avant la donation.
Les nouveautés de la loi de finances 2026
La loi de finances 2026 (loi n° 2026-103 du 19 février 2026, article 8) a allongé l'engagement individuel de 4 à 6 ans pour les transmissions réalisées à compter du 21 février 2026 : la durée totale de conservation atteint désormais 8 ans. Elle a par ailleurs recentré l'exonération sur les actifs affectés à l'exploitation (les biens non opérationnels et somptuaires seraient exclus de l'assiette exonérée), ce qui vise tout particulièrement la trésorerie placée dans une SPFPL — nous y consacrons la section 5. Enfin, un arrêt à retenir : en réputé acquis, la fonction de direction post-transmission doit être exercée par le donataire (votre enfant), pas par le donateur (Cass. com., 24 janvier 2024, n° 22-10413).
| Engagement | Durée | Qui ? | Condition clé |
|---|---|---|---|
| Collectif | ≥ 2 ans (ou réputé acquis) | Donateur (avant donation) | 17 % financier / 34 % droits de vote (non coté) |
| Individuel | 6 ans (LF 2026) | Donataire (l'enfant) | Conservation des titres reçus |
| Direction | Pendant le collectif + 3 ans après | Un donataire (enfant pharmacien) | Fonction de direction effective |
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Holding interposée : SPFPL animatrice ou passive
Vous pouvez donner directement vos parts de SEL, ou interposer une SPFPL et donner les parts de la holding. Deux régimes selon le rôle de la holding :
- SPFPL animatrice de groupe (au sens de l'arrêt Cofices, CE 13 juin 2018, n° 395495) : l'abattement Dutreil porte sur 100 % de la valeur des titres de la holding.
- SPFPL passive : l'abattement ne s'applique qu'au prorata de la participation détenue dans la SEL opérationnelle.
Le pacte Dutreil admet jusqu'à deux niveaux d'interposition. L'animation s'apprécie au jour du fait générateur et la preuve en incombe au contribuable : la prépondérance des titres de filiales opérationnelles est jugée à cette date (Cass. com., 14 octobre 2020, n° 18-17.955).
Pour approfondir le mécanisme et la réforme récente : le pacte Dutreil 2026 (75 % d'abattement) et l'engagement individuel porté à 6 ans (LF 2026).
Le piège 2026 : la trésorerie placée dans votre SPFPL sort de l'assiette Dutreil
C'est le point aveugle de la plupart des guides sur l'officine, et c'est précisément celui qui fait dérailler les transmissions les mieux préparées. Beaucoup de pharmaciens ont, au fil des années, fait remonter les dividendes de leur SEL dans une SPFPL et les y ont placés(contrats de capitalisation, comptes-titres, SCPI). Cette trésorerie, que personne ne vous reprochera d'avoir constituée, devient un caillou dans la chaussure le jour de la donation Dutreil.
Trésorerie placée : ce qui passait inaperçu peut désormais coûter cher
La date qui compte, c'est le fait générateur (la donation ou le décès), et c'est au bénéficiaire de prouver l'animation. La Cour de cassation l'a rappelé avec force : animer des sociétés non opérationnelles n'ouvre pas droit au pacte Dutreil (Cass. com., 17 décembre 2025, n° 24-17.415). Plusieurs cours d'appel ont, en 2025, écarté l'animation lorsque la trésorerie excédentaire prenait le pas sur les participations opérationnelles. Les cours d'appel ont resserré la vis en 2025 ; sur une officine, ça se prépare deux ou trois ans avant la donation, pas le jour de l'acte.
Méthode
Nettoyer la SPFPL avant la donation : trois réflexes
- Distribuer ou réemployer la trésorerie excédentaire en amont (distribution aux associés, réinvestissement opérationnel dans l'officine, financement d'un rachat de soulte ou de murs d'exploitation).
- Sortir les placements purement patrimoniaux de la SPFPL (les loger dans le patrimoine privé ou une autre structure), pour que la holding redevienne majoritairement composée de la participation dans la SEL.
- Documenter l'animation : convention d'animation, procès-verbaux, prestations effectives rendues à la SEL — la preuve se prépare, elle ne s'improvise pas le jour de la donation.
Pour piloter cette trésorerie sans casser le Dutreil, voyez trésorerie placée en SPFPL : où la loger sans fragiliser l'exonération et, au niveau de la société d'exploitation, placer la trésorerie de l'officine ou le compte courant d'associé du pharmacien.
La fenêtre des moins de 70 ans : la réduction de 50 % des droits
Peu de confrères pensent à l'article 790 du CGI, alors qu'il divise la facture par deux. Il accorde une réduction de 50 % des droits de donation lorsque trois conditions sont réunies : la donation porte sur des titres éligibles au pacte Dutreil, elle est consentie en pleine propriété, et le donateur a moins de 70 ans. Cette réduction est bien toujours en vigueur en juin 2026 : elle n'a pas été abrogée par la loi de finances. Elle se cumule avec le Dutreil : on applique d'abord l'abattement de 75 % sur l'assiette, puis l'abattement de 100 000 €, on calcule les droits, et on les divise par deux (BOI-ENR-DMTG-20-30-20-50 § 10).
L'ordre d'empilement en pleine propriété, donateur de moins de 70 ans
Droits finaux = [ (valeur x 25 % apres Dutreil) - 100 000 EUR ] x bareme 777, le tout x 50 % Exemple, parts d officine valorisees 1 200 000 EUR (un parent) : Dutreil : 1 200 000 x 25 % = 300 000 EUR (assiette) Abattement: 300 000 - 100 000 = 200 000 EUR (base taxable) Bareme 777 (ligne directe) ≈ 38 200 EUR de droits Reduction 790 (-50 %) ≈ 19 100 EUR de droits finaux
La réduction de l'article 790 porte sur les DROITS, pas sur l'assiette : on ne peut donc pas additionner mécaniquement les pourcentages. En couple (deux abattements de 100 000 €), la base et les droits chutent encore — voir la section 9. Montants indicatifs au barème 777, à confirmer avec votre notaire.
PIÈGE : la réduction de 50 % est incompatible avec le démembrement
Donner la nue-propriété : réduire l'assiette tout en gardant ses revenus
Le pharmacien qui vise un départ à 65 ans mais veut garder les dividendes de son officine se tourne presque toujours vers le démembrement : donner la nue-propriété des parts en conservant l'usufruit. Votre enfant devient nu-propriétaire des parts ; vous, vous continuez d'encaisser les dividendesde l'officine et de tenir les rênes de la gérance. Les droits de donation ne sont alors calculés que sur la valeur de la nue-propriété, donc plus faible.
Le barème de l'article 669
La valeur de la nue-propriété est fixée forfaitairement par le barème de l'article 669, selon l'âge de l'usufruitier (vous). Le barème récompense l'anticipation. À 62 ans, la nue-propriété ne pèse que 60 %de la pleine propriété : vous n'êtes taxé que sur cette fraction, et le Dutreil rabote encore ce qui reste.
| Âge de l'usufruitier (donateur) | Valeur de l'usufruit | Valeur de la nue-propriété |
|---|---|---|
| 51 à 60 ans | 50 % | 50 % |
| 61 à 70 ans | 40 % | 60 % |
| 71 à 80 ans | 30 % | 70 % |
| 81 à 90 ans | 20 % | 80 % |
La reconstitution en franchise au décès
L'avantage décisif du démembrement : à votre décès, l'usufruit s'éteint et la pleine propriété se reconstitue automatiquement sur la tête de votre enfant, en franchise totale de droits(article 1133 du CGI). Vous n'aurez payé de droits, des années plus tôt, que sur la seule nue-propriété décotée.
Le piège statutaire : démembrement + Dutreil
Démembrer ET appliquer le Dutreil : la clause statutaire indispensable
Pleine propriété ou démembrement : l'arbitrage à chiffrer
Pleine propriété ou démembrement : il faut choisir, on ne cumule pas la réduction de 50 % et la décote du 669. La réduction de 50 % (article 790) suppose la pleine propriété ; le démembrement, lui, réduit l'assiette mais fait perdre cette réduction. Tout dépend de l'âge du donateur et de l'usage qu'il fait des dividendes.
Pleine propriété < 70 ans (−75 % puis −50 %)
On transmet à la fois la propriété des parts et les dividendes. Dutreil −75 % sur l'assiette, abattement 100 000 €, puis réduction de 50 % des droits. Avantage : facture de droits souvent la plus basse en couple, et l'enfant reçoit une liquidité immédiate (dividendes de l'officine). Inconvénient : vous perdez les revenus de l'officine et le contrôle.
Nue-propriété démembrée (assiette 60 %, −75 %)
On donne la nue-propriété, on garde l'usufruit. Assiette réduite par le barème 669 (60 % à 61-70 ans) PUIS Dutreil −75 %. Avantage : vous conservez les dividendes (complément de la retraite CAVP) et reconstitution en franchise au décès (1133) ; en couple, le double abattement peut ramener les droits à 0 €. Inconvénient : pas de réduction de 50 %, et l'enfant ne touche pas les revenus tout de suite.
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Sophie à 62 ans, Marc à 68 : le même calcul donne deux réponses opposées
Le bon arbitrage dépend de trois variables :
- Votre âge : plus vous êtes jeune, plus le démembrement décote l'assiette (barème 669) — mais plus la réduction de 50 % en pleine propriété est aussi accessible.
- Votre besoin de revenus : si vous comptez sur les dividendes pour compléter votre retraite CAVP, le démembrement (qui conserve l'usufruit) s'impose.
- Le projet de votre enfant repreneur : veut-il les dividendes tout de suite (pour rembourser un rachat de parts ou une soulte), ou seulement devenir propriétaire à terme, à votre décès ?
La règle ne se tranche jamais dans l'abstrait : on pose les deux additions côte à côte et on retient la moins chère, à besoin de revenus équivalent. Voyons ce que ça donne, chiffres en main, sur une officine de 1,2 M€.
Cas chiffré : transmettre une SELARL d'officine de 1,2 M€ à sa fille pharmacienne
Passons au concret avec une officine logée dans une SELARL valorisée 1,2 M€, en comparant les deux scénarios : démembrement, puis pleine propriété.
Note de méthode sur nos cas chiffrés
Cas A — Dutreil + démembrement (donatrice 62 ans)
Sophie, 62 ans, transmet la nue-propriété à sa fille Camille, pharmacienne inscrite à l'Ordre
Sophie détient une SELARL d'officine valorisée 1,2 M€. Sa fille Camille, pharmacienne, reprend la gérance (condition de direction du Dutreil remplie). Un engagement collectif de 2 ans est en cours. Sophie a 62 ans : elle donne la nue-propriétéet conserve l'usufruit. Le calcul, étape par étape :
- Étape 1 — Démembrement (barème 669) : nue-propriété = 1 200 000 × 60 % = 720 000 €.
- Étape 2 — Pacte Dutreil (−75 %) : 720 000 × 25 % = 180 000 € taxables.
- Étape 3 — Abattement 779 (un parent) : 180 000 − 100 000 = 80 000 € de base nette.
- Étape 4 — Droits au barème 777 sur 80 000 € ≈ ~14 200 € (pas de réduction de 50 %, car démembrement).
Résultat : 1,2 M€ de parts transmis pour environ 14 200 € de droits, soit ~1,2 % de la valeur. Sophie conserve l'usufruit (les dividendes complètent sa retraite CAVP), et à son décès la pleine propriété se reconstitue chez Camille en franchise (article 1133). En couple (Sophie et son conjoint, deux abattements de 100 000 €), la base nette devient négative (180 000 − 200 000) et les droits tombent à 0 €.
Cas B — Variante pleine propriété (donateurs < 70 ans, couple)
Si Sophie et son conjoint donnaient en pleine propriété plutôt qu'en démembrement
Même officine, même valeur, mais les deux parents donnent tout(propriété et revenus) à Camille, en pleine propriété. Ils ont moins de 70 ans : la réduction de 50 % s'active.
- Pacte Dutreil (−75 %) : 1 200 000 × 25 % = 300 000 € taxables.
- Abattement 779 (deux parents) : 300 000 − 200 000 = 100 000 € de base nette.
- Droits au barème 777 sur 100 000 € ≈ 18 200 €.
- Réduction de 50 % (article 790), pleine propriété et donateurs < 70 ans : ÷ 2 ≈ ~9 100 €.
Verdict : environ 9 100 € de droits (~0,76 %), moins cher qu'en démembrement à un seul parent — mais Camille touche la pleine propriété et les dividendes dès aujourd'hui, et Sophie comme son conjoint perdent les revenus de l'officine. L'arbitrage dépend, là encore, du besoin de revenus des parents.
Donner vs vendre, le même 1,2 M€ : l'écart est massif
L'empilement des leviers en une formule (donation en nue-propriété)
Base taxable = ( Valeur x quotite NP [art. 669] ) x 25 % [Dutreil] - 100 000 EUR [art. 779] Cas Sophie (62 ans, un parent, SELARL 1 200 000 EUR) : ( 1 200 000 x 60 % ) x 25 % - 100 000 = 720 000 x 25 % - 100 000 = 180 000 - 100 000 = 80 000 EUR de base taxable → droits au bareme 777 ≈ 14 200 EUR (≈ 1,2 % de la valeur) En couple (- 200 000 EUR d abattement) : base negative → 0 EUR
En pleine propriété avant 70 ans, on retire la quotité 669 (assiette = valeur entière) mais on ajoute la réduction de 50 % sur les droits. Montants indicatifs, à confirmer avec votre notaire.
Variante : la donation avant cession pour purger la plus-value
Tous les héritiers ne reprennent pas l'officine. Si votre enfant n'est pas pharmacien, ou ne souhaite pas exploiter, une variante mérite d'être connue : la donation avant cession, qui permet de purger la plus-value latenteavant que l'enfant ne revende.
Concrètement : quand vous donnez des parts, votre enfant les reçoit pour leur valeur déclarée à la donation, qui devient son nouveau prix d'acquisition (article 150-0 D). S'il revend ensuite à ce prix, la plus-value est quasi nulle : elle est purgée. Mais l'ordre est impératif — on donne PUIS on vend — et la donation doit être réelle et sincère : le donataire encaisse réellement le prix, et le donateur ne se le réapproprie pas. Ce schéma est validé de longue date par le Conseil d'État (30 décembre 2011, n° 330940, dit « Motte-Sauvaige »).
Donation-cession ≠ Dutreil : deux stratégies qui s'excluent
Le risque d'abus de droit, et où trouver la suite
Anticiper : calendrier, donation-partage entre héritiers et retraite CAVP
Les transmissions les moins coûteuses sont presque toujours celles préparées 5 à 10 ans à l'avance. Trois compteurs tournent en même temps — les 2 ans de l'engagement collectif, les 6 ans de l'individuel, les 15 ans de l'abattement — et c'est en les calant ensemble qu'on paie le moins.
Fractionner sur 15 ans, signer l'engagement collectif tôt
L'engagement collectif Dutreil court sur 2 ans minimum avant la donation, l'engagement individuel sur 6 ans après (soit 8 ans de conservation). En parallèle, l'abattement de 100 000 € se recharge tous les 15 ans : en commençant tôt, vous pouvez fractionner les donations et utiliser cet abattement plusieurs fois sur la durée d'une carrière. C'est aussi le bon moment pour nettoyer la trésorerie placéedans la SPFPL (section 5), avant que le fait générateur ne fige l'assiette.
La donation-partage : figer la valeur et traiter les enfants à égalité
Si vous avez plusieurs enfants et qu'un seul est pharmacien, la donation-partage (articles 1075 et 1078 du Code civil) est précieuse : elle fige la valeur de l'officine au jour de l'acte. L'officine attribuée à l'enfant pharmacien ne sera donc pas réévaluée au décès, ce qui évite les conflits si sa valeur s'envole. Comme seul l'enfant pharmacien peut exploiter, on lui attribue les parts et on rétablit l'équilibre avec une soulte versée aux autres enfants ; cette soulte peut être rachetée via un emprunt logé dans la SPFPL, remboursé par les dividendes remontés de l'officine.
Décote de holding : possible, mais à documenter (et au prix d'un revers)
L'usufruit comme complément de la retraite CAVP
Pour un pharmacien, le démembrement a une vertu supplémentaire : l'usufruit conservé vous assure les dividendes de l'officine, complément bienvenu d'une pension CAVP (Caisse d'assurance vieillesse des pharmaciens). Attention toutefois : la Cour de cassation a jugé que la SPFPL ne fait pas écran aux cotisations sociales TNS sur les dividendes de SEL (Cass. 2e civ., 19 octobre 2023, n° 21-20.366) : si l'usufruit finance votre retraite via la holding, ce point est à border. Enfin, sur le statut fiscal de la rémunération du gérant majoritaire de SELARL d'officine (relevant en principe de l'article 62 du CGI, imposition comme des traitements et salaires), la question de la fin de l'abattement de 10 % en SEL ne se pose pas dans les mêmes termes que pour un libéral en BNC : nous y revenons, au conditionnel, dans salaire ou dividendes en SEL d'officine.
Note de méthode : l'usufruit n'est pas une rente garantie
À retenir
Les 5 réflexes de la transmission familiale d'une officine
- Vérifiez le statut du repreneur (pharmacien inscrit en section A) avant tout montage : c'est la condition de tout.
- Empilez les leviers : Dutreil (−75 %), abattement 100 000 €, puis réduction 50 % (PP < 70 ans) OU démembrement 669 — jamais les deux.
- Nettoyez la trésorerie placée de la SPFPL avant la donation : depuis la LF 2026, elle peut sortir de l'assiette des 75 %.
- Anticipez 5 à 10 ans : engagement collectif tôt, donations fractionnées tous les 15 ans, donation-partage et soulte si plusieurs enfants.
- Faites travailler notaire et expert-comptable ensemble — sur une transmission d'officine, le notaire, l'expert-comptable et l'Ordre doivent parler ensemble : un oubli côté ordinal peut bloquer un montage fiscal par ailleurs impeccable.
Pour aller plus loin : la donation-partage (figer la valeur de l'officine), le cas voisin du cabinet dentaire chiffré et la page pilier succession : transmettre au mieux son patrimoine.
Préparer sereinement la transmission de votre officine
Hagnéré Patrimoine, cabinet indépendant à Chambéry (ORIAS 23002291), structure votre transmission familiale : statut du repreneur, pacte Dutreil, arbitrage pleine propriété / démembrement, trésorerie placée en SPFPL et calendrier — en coordination avec votre notaire et votre expert-comptable.

